Le magazine indépendant et international du BPO, du CRM et de l'expérience client.

Entrez, c'est ouvert ! « Marie-Thérèse, je vais recevoir un paquet. Vous serez-là à quelle heure ? »

Publié le 30 mars 2026 à 10:30 par Magazine En-Contact
Entrez, c'est ouvert ! « Marie-Thérèse, je vais recevoir un paquet. Vous serez-là à quelle heure ? »

Entrez, c'est ouvert ! Histoires et confidences de gardiens d'immeubles, à Paris. « Un digicode ne rend aucun service ». Manuel et Marie-Thérèse Esteves sont arrivés dans les années 70 dans la capital, fuyant le Portugal et la dictature de Salazar. Dans la rue qui mène à Sciences-po Paris, Manuel est connu comme le loup blanc et déjoue les barrages de police. La loge est tout confort grâce aux travaux de rénovation réalisés par l'ex-grutier. Mais la salle de bain est au bout du corridor.

Manuel et Marie-Thérèse Esteves

Arrivés il y a plus de cinquante ans en France, les futurs époux Esteves y ont construit leur vie, passant des baraquements de Villeneuve-le-Roi au quartier plus bourgeois de la rive gauche. Un jour, une loge se libère, l’aide-cuisinière qui sert au séminaire va y installer sa famille et sa fille. L’épopée de la famille Esteves ? Quand un grutier épouse une future gardienne, que tous les deux sont de gros travailleurs, dans les années 80.

Fuir la dictature de Salazar, la pauvreté. Les baraquements, à Villeneuve-le-Roi

Comme beaucoup de portugais qui sont venus en France dans les années 60, c’est la dictature de Salazar qui éloigne les deux futurs Esteves de leur pays natal et la perspective de trouver une vie meilleure. 

« On est arrivé clandestinement, même si on avait des passeports. Il fallait se trouver déjà une adresse, des amis aussi pour avoir un contact, qu’on puisse être accueillis, parce qu'on ne savait pas parler français. Et après, derrière, il fallait trouver un travail, avoir un patron qui fasse les papiers, pour pouvoir travailler, pour gagner sa vie. Dans les années 60 on arrivait là, on vivait dans des baraquements, dans des logements de chantier. On aurait pu partir dans nos anciennes colonies portugaises, en Afrique (l'Angola, le Mozambique,) mais la dictature de Salazar ne nous laissait pas partir là-bas, je ne sais pas pourquoi. Alors voilà, on allait à côté, en France, parce que la France était connue comme pays. Elle venait de sortir de la guerre, elle était un peu par terre, et il fallait de la main d'œuvre, pour la remettre debout. Moi (Manuel Esteves) je suis arrivé en France, en 66, j'avais 15 ans, J’ai rapidement travaillé dans le bâtiment. En Normandie, à Caen. Après, j'ai travaillé sur de gros chantiers, j'ai fait la salle de l’Olympia, la nouvelle salle. Et travaillé à Berlin, près du mur. J’ai travaillé 45 ans en tout dans le bâtiment. Je suis fier, c'est un sacré métier le bâtiment, qui n’est pas si considéré alors qu’on peut faire jusqu’à 70h par semaine. Aujourd’hui je suis à la retraite, depuis 2010. »

La rencontre avec Marie-Thérèse

« - C’est en 72 qu’on s’est rencontrés avec Marie-Thérèse, au mariage de mon frère aîné qui s'est marié avec sa sœur aînée.
- Il avait une très belle voiture, j’ai voulu monter dedans, c’était un coupé Peugeot 404 Pininfarina. C’est important, une belle voiture. » 

Les jeunes mariés auront un enfant, une fille, née en 1975. 

« Moi suis arrivée en France, à Villeneuve-le-Roi à 16 ans, avec mes parents, je venais d’arrêter l’école. Pour continuer, il aurait fallu que je puisse aller en ville mais ça coûtait cher. J’ai vite trouvé un travail à Vitry-sur-Seine dans une usine qui fabriquait des casiers pour recevoir des lettres. Avant, j'avais travaillé dans une blanchisserie. Ensuite, j'ai travaillé au Séminaire Saint-Sulpice, rue du Regard, comme aide-cuisinière, à temps partiel. Je m'occupais déjà de l'entretien d'immeubles à Paris. On habitait alors encore à Villeneuve-le-Roi. Pendant ce temps-là, on nous a proposé souvent des loges, mais qui étaient très petites, 9m2. Quand on nous a proposé celle où nous vivons désormais, on a dit oui. Manuel y a aménagé une mezzanine, le tout fait presque 43 m2, mais la salle d’eau est toujours séparée au bout du couloir d’entrée. »

Aux murs, des photos donnent à voir les années de travail et la vie de la famille, les petits enfants, trois, qui vivent en banlieue, à Morsang-sur-Orge. 

« On y va tous les dimanches, on déjeune et on rentre, pas trop tard pour éviter les bouchons sur l’A6. Le coupé 404 a été remplacé par une Opel Corsa, essence, dans laquelle on entasse les courses, qu’on fait en banlieue. À Paris, c’est très cher. »

Dans l’immeuble tout a changé, pas la gentillesse des propriétaires

Dans un temps désormais révolu, il y avait, à chacun des cinq étages, une seule famille, en général française, dont les enfants passaient déjà à la loge pour un oui pour un non.

« Désormais, il y a beaucoup d’étrangers, qui ont acheté des pied-à-terre à Paris souvent où y vivent à l’année. Allemands, américains, coréens, mexicains, colombiens. Les gens ici sont adorables avec nous. Je les adore tous. Je n'ai jamais eu de problème avec eux. Et on est dans un quartier très, très sécurisé. Même si parfois c’est mouvementé ! À certains moments on ne peut même pas sortir les poubelles. »  Car on est rue Saint-Guillaume, pas loin du boulevard Saint-Germain.

La rue qui mène à Sciences-Po est très animée !

« Il y a des ministres qui viennent, des conférenciers, des manifestations pour Gaza, parfois même, je dois montrer mes papiers pour revenir chez moi et passer les barrages. »

Dossier à lire dans En-Contact #139

Aide-soignante, bricoleur, dernière halte pour les colis

Si ce n’est les colis Amazon ou de la VPC, devenus en quelques années des compagnons d’un journée, la vie animée de la loge et de Marie Thérèse est organisée, de 7h30 à 12h, et l'après-midi, autour des mêmes activités : le ménage des parties communes, les menus travaux de bricolage, le courrier et tout ce que les habitants de l’immeuble vont parfois solliciter, car il reste quelques personnes âgées dans ce Paris et ces quartiers.

« On prend tout le temps des colis pour les gens, moi j’aime rendre service. On me dit Marie-Thérèse, je vais recevoir un paquet, est-ce que vous allez être là à partir de telle heure ? On est dans la loge quand les livreurs arrivent, ils savent qu'ici, il y a des gardiens. On reçoit même les colis d’autres immeubles parfois. Les gens veulent tout tout de suite maintenant, alors on voit de plus en plus de commerces de proximité fermés, parce que les gens commandent sur internet. »

Manuel Esteves © En-Contact

Manuel, anthropologue et sociologue

Toujours en bonne forme, grâce à ses balades quotidiennes de plusieurs kilomètres, Manuel arpente le quartier dont il a vu composition commerciale et les personnalités changer. 

« Rue de Rennes, il y a plein de commerces fermés. Au Flore, j’ai vu souvent des gens connus, Carlos, Paco Rabanne ; et en marchant, j’ai rencontré Gainsbourg, Gérard Jugnot, Belmondo… Plus fréquemment, car leur hôtel particulier était derrière, Bernard Tapie et sa femme, avec son chien. Vincent Lindon aussi. Mais à l’Assemblée Nationale, c’est plus calme. Ici, c’est le 7ème, dès qu’on est à Saint Germain des Prés, c’est tout autre chose. C'est le Quartier Latin. Moi, j'ai connu le quartier latin parce qu'on a de la famille, par-là, Marie-Thérèse a sa sœur qui habite rue des Ciseaux. Il y avait aussi la belle-mère de sa sœur qui était concierge, rue Dufour. »

D'où sont originaires les gardiens d'immeubles ?

« Nous, quand on est arrivé ici, en France, les gardiens sur Paris, étaient en majorité espagnols. C'est eux qui tenaient les chambres de bonnes au 6ème et les loges des gardiens. Aujourd’hui, la plupart des Espagnols sont partis. Il y en a beaucoup qui sont rentrés, il y en a beaucoup qui ont acheté. Et derrière, les Portugais sont arrivés. Avoir une loge c’est idéal, la dame a un petit travail, un logement, elle peut faire des ménages en plus dans l’immeuble. »

Bientôt, ce sera à la retraite. Marie-Thérèse voudrait revenir au Portugal. Mais Manuel…« il y a les petits enfants. Je vais avoir du mal. »

C’est à savoir

Lorsqu’ils partent à la retraite, les gardiens d’immeuble n’ont plus de logement, ce qui les inquiète parfois. Récemment, la présidente de l’UDGE, le syndicat des gardiens d’immeuble et employés de maison, Slavika Nikolic, a alerté sur le sujet. 23000 gardiens d’immeuble vont partir à la retraite prochainement.

Dans le secteur de l’habitat social, où le poste de gardien est également décisif, il existe désormais des gardiens assermentés, qui peuvent verbaliser des dépôts sauvages, du tapage nocturne, des stationnements illégaux. Ils ne sont que 650 pour l’instant en France et le deviennent après proposition du bailleur social et sous réserve d’être volontaire.

Entrez, c'est ouvert, une série sur les gardiens d’immeubles. En exclusivité sur En-Contact, toute l’année 2026. Pas visible sur Netflix, mais sur notre chaîne Youtube

 

Parapluies égarés par les habitants au fil du temps, ils habitent désormais la loge.

A lire aussi

Profitez d'un accès illimité au magazine En-contact pour moins de 3 € par semaine.
Abonnez-vous maintenant
×