«Ça sert à rien les psys, il faut faire obéir les élèves !». Ce qu'Arnaud de Bertier a entendu, ce qu'il fait désormais
De nombreux cadres et dirigeants, CSP+ se lancent dans l'ultra trail ou participent à l'UTMB ou à la Diagonale des fous, attirés par l'aventure et l'envie de sensations. D'autres vont enseigner les maths en collèges d'éducation prioritaire, après avoir été Partner chez McKinsey. Interview de l'un d'entre eux, Arnaud de Bertier, après ce trail inspirant et éprouvant qu'il a raconté dans un livre : Un prof venu d'ailleurs.
Le contexte
La dernière fois qu’on a entendu parler des résultats d’une mission de McKinsey pour l’Éducation Nationale, Karim Tadjeddine, le chef de mission affecté sur cette dernière, avait eu quelques difficultés à rendre compte du travail effectué et de l’existence d’un retour sur investissement pour l'État. Rien de tout ceci dans les 247 pages qu’Arnaud de Bertier a tirées de la mission qu’il a menée à 55 ans, en s'engageant comme professeur de mathématiques dans un collège prioritaire. Après avoir quitté McKinsey où il a été, indique-t-il, très heureux. L’ouvrage tombe à point nommé car l’éducation et le niveau des élèves sont l’objet de nombreux débats et d’inquiétude, après les derniers résultats PISA.

Après ce passage de cinq ans dans l'Éducation nationale, changeriez-vous quelque chose à votre parcours professionnel ?
Arnaud de Bertier : Non, je ne crois pas. J'étais très heureux chez McKinsey. Et on n'a jamais fait le tour de ce genre de carrière parce qu'on a toujours des clients nouveaux et des situations nouvelles à gérer. Mais je me suis dit, qu’être prof débutant à 60 ans, c'était un peu tard, voilà pourquoi je l’ai fait à 55 ans. J'ai été ravi de mon parcours mais il y a des moments dans la vie où on sent que c'est le bon moment de changer de file.
Quel est l'objectif de ce livre ?
A de B : Je rencontre beaucoup de personnes qui me disent « je rêverais de me retrouver en face d'une salle de classe, mais est-ce que c'est vraiment possible ? ». Le livre prouve que ce n'est pas compliqué, il faut décider. On lève la main car l'Éducation nationale recrute des contractuels tout le temps. Alors, j'espère que ça peut convaincre certains à se lancer.
Par ailleurs, sur la base de l'expérience vécue, je fais une série de suggestions qui ne sont pas à proprement parler un programme complet et articulé pour l'Éducation nationale. Peut-être peuvent-ils piocher dedans ?
Justement, comment faut-il faire pour que l'éducation s'installe au premier rang des priorités ?
A de B : D'un point de vue politique, l'éducation est très souvent citée comme une priorité. Quand on écoute les candidats, ils le disent tous. Il y a une sorte de consensus national, sur le souhait d'avoir une école qui se recentre sur les savoirs fondamentaux, où l'exigence serait importante, où l'effort serait mis en valeur. La difficulté c'est d'exécuter.
Une de mes suggestions, partagées par beaucoup, c'est qu'il faut redonner le pouvoir au chef d'établissement, ce qui permettrait de mettre en place ce qui est adapté à chaque situation. L'autre chose qui me paraît absolument fondamentale, c'est de s'occuper mieux et beaucoup plus des professeurs en termes de formation, de recrutement, de valorisation de leur métier, de développement de carrière, de rémunération. Car, quelles que soient les réformes, quand on a un bon prof en face de la classe, il y a des choses qui se passent, de la transmission qui s'opère.
L'expérience a duré cinq ans mais pas plus, pourquoi ?
A de B : En réalité, je n'avais pas prévu une durée précise. J'avais en tête 4-5 ans. Mais j'avais pas mal de projets à côté que je désirais poursuivre.
Quand on est prof, on a du temps pour faire d'autres choses. Mais on n'a pas de flexibilité parce que les 4 heures de cours le jeudi matin et le mardi après-midi ne peuvent pas être modifiées.
Or j'avais besoin de retrouver de la flexibilité. Dans mon ancien métier, c’était plus facile de décaler un rendez-vous avec un chef d'entreprise, même d'une très grande entreprise en appelant la secrétaire et en lui disant « est-ce qu'on ne peut pas décaler ça d'une semaine ? ». Alors que décaler mes heures de cours avec mes petits collégiens, c’était impossible. :)

Quel est cet autre projet ?
A de B : La fondation Éclore, créée avec ma femme sur une idée assez simple au départ : aider des jeunes de milieux défavorisés à réaliser leur potentiel. Évidemment, pas mal inspiré par ce que j'avais vu pendant ces années d'enseignement. Nous aidons plusieurs associations qui œuvrent dans ce sens-là.
Le gros programme qu'on a lancé depuis un an consiste à aider les étudiants en médecine, issus de milieux défavorisés pendant trois ans de leur parcours, la deuxième, la troisième, la quatrième année. Ceci part du constat suivant. Premièrement, alors qu'il existe pas mal d'aides, de bourses, pour les filières de grandes écoles, que ce soit ingénieurs ou de commerce, il n'existe rien en dehors des bourses Crous pour les étudiants en médecine. Or, elles sont particulièrement longues et intenses : il faut se loger dans une grande ville par définition. Et donc, faire des petits boulots pour gagner de l'argent en parallèle de ses études, ce qui est vraiment un handicap terrible pour ceux qui n'ont pas le choix.
On a noué maintenant quatre partenariats avec quatre facultés de médecine. Deux en Bretagne et deux en région parisienne. Et là, je suis en plein milieu de ce projet à étudier les dossiers de presque 200 candidats. On va donner plus de 40 bourses cette année à travers les quatre partenariats. Comme on fait ça avec nos fonds propres, nous recherchons des partenaires et parallèlement nous tentons d'interagir avec les facultés de médecine pour organiser tout cela.
Quel autre objectif poursuivez-vous avec ce programme ?
A de B : L'autre bénéfice, au-delà d'aider des jeunes qui le méritent, c'est, j'espère, d'avoir progressivement un impact sur les déserts médicaux. La raison principale de l'existence de ces derniers, c'est qu'on n'a pas assez de médecins qui viennent de ces zones-là. Envoyer un citadin s'installer à la campagne n'est pas évident, alors qu'un médecin ayant grandi en milieu rural a davantage de chances d'avoir envie d'y retourner. Ce n'est pas certain, mais probable.
La seule contrepartie qu'on demande aux étudiants qu'on aide, c'est de se mobiliser pour aller dans les lycées « prêcher la bonne parole », pour dire aux lycéens, « oui, ce sont des études longues et intenses. Mais il y a des possibilités d'avoir des bourses. Regarde-moi, je me suis fait aider par la Fondation Éclore. Et donc, ne crois pas que ces études ne sont pas faites pour toi. Si tu as envie d'être médecin, tu as toutes les possibilités pour le faire. » Et donc, de casser cette autocensure qu'on voit et que j'ai pu observer dans le collège dans lequel j'enseignais. Je me souviens très bien d'une jeune fille de 3e, excellente, qui me disait, « moi, monsieur, je voudrais être infirmière ». Et je lui ai dit, « c'est un très beau métier. Tu feras ça très bien, mais pourquoi tu ne veux pas être médecin ? » Et elle m'a dit, « non, non, c'est impossible, c'est trop long, mes parents ne suivront pas... »
Il y a beaucoup d'autocensure et on veut que nos jeunes boursiers contribuent à casser cette autocensure.
Découvrez ci-après et dans le premier article, des extraits du livre
« C'est mon père qui va venir à la réunion » pages 127-128
Lorsque je demandais à rencontrer un des deux parents, ce sont souvent les pères qui se déplaçaient, peut-être parce que je suis un homme. Quelle qu'en soit la raison, j'ai toujours trouvé que c'était un bon signal, par rapport à l'idée que je me faisais de l’ « absence des pères » dans l'éducation et dans la relation à l'école. Comme mentionné plus haut, il est bien entendu impossible de savoir ce qui se passe à la maison. Mais les méthodes éducatives perçues à travers le dialogue avec certains de ces pères m'ont souvent laissé pantois.
Exigence absolue. Le père extrêmement exigeant d'une élève ayant des très bons résultats cherche dans le bulletin les quelques petites choses permettant de la réprimander... Pas de sourire, pas de « je suis fier de toi ». L'élève est immobile, muette. La même élève avait fait une tête d'enterrement quand je lui avais rendu, en la félicitant, un contrôle avec la note de 15,5/20. Devant mon étonnement, elle m'a répondu : « Si je ne rapporte pas des 18 mon père me punit. »
Schlague. Le père d'un élève extrêmement dissipé et en très grande difficulté scolaire m'explique comment, selon lui, l'école devrait marcher : « Dans mon pays, l'école sait éduquer les enfants, ça ne rigole pas... Ici vous parlez toujours de psys... Ça sert à rien les psys, il faut faire obéir les élèves !
Photo de couverture, Arnaud de Bertier © En-Contact