« Il fallait absolument qu'on puisse ouvrir ces deux valises T. Anthony »
Dans les années 50, Rimowa et Sterling Pacific n'existaient pas. Les têtes couronnées, les acteurs célèbres et les amateurs de bagages de qualité se fournissaient souvent chez T. Anthony, à New York. Récemment, les hasards ont fait de moi l'heureux propriétaire de deux bagages fameux, mais verrouillés. Fameux de par leur qualité et parce qu'ils ont été témoins de quelques grands moments de l'histoire de l'industrie du luxe dans le monde. Chez Yvan Cuir, Marius m'a permis de les ouvrir
Rue des Boulets, à la frontière du 11e et du 12e arrondissement de Paris, Marius Chaptal, dit « Yvan », répare des sacs et de la maroquinerie depuis près de quarante ans, dans l'atelier fondé par son père. Je lui ai rendu visite pour déverrouiller deux anciens bagages auxquels je tenais. Marius les a ouverts avec des outils spéciaux difficilement trouvables. La première partie de son entretien est à lire ici ou dans le n°140 d'En-Contact paru fin août !

Vos machines à coudre vous leur parlez, vous leur dite je t’aime ?
MC : J'ai deux machines à coudre industrielles qui ont mon âge, 58 ans, et qui sont encore en parfait état, car je ne les utilise qu'une demi-heure à une heure par jour. Il existe un vrai marché de l'occasion : des sociétés révisent et reconditionnent ces machines. Une machine neuve coûte environ 7 000 euros aujourd'hui ; une machine d'occasion révisée, environ 1 000 euros. Seul bémol : les pièces détachées viennent maintenant de Chine, moins qualitatives qu'il y a vingt ou vingt-cinq ans.
Quelles machines sont indispensables ?
MC : La machine à coudre, et la machine à parer, qui dédouble et amincit le cuir. Celle que j'ai est de marque Ritter, qui a cessé son activité il y a une quinzaine d'années, si elle tombe en panne, je ne pourrai pas la réparer, contrairement aux Pfaff ou Adler.
Et pour les peaux ?
MC : Je n'ai pas besoin de peaux entières, seulement de demi-peaux ou de bandes de cuir, pour des bandoulières, poignées, soufflets. À Paris, on trouve des peaux « déclassées » à moitié prix chez des peaussiers, ce qui est largement suffisant pour la réparation. Je me fournis aussi à La Trouvaille, aux Puces de Saint-Ouen, qui vend notamment du veau au grain « Courchevel », typique d'Hermès. Et si j’en ai le temps, je peux aussi me rendre aux Tanneries, en Alsace, qui vendent régulièrement du cuir de luxe déclassé.
Peut-on encore apprendre ce métier aujourd'hui ?
MC : Oui, il existe de très bonnes écoles de maroquinerie, il y en a une à moins de 500 mètres d'ici. De mon côté je ne peux malheureusement pas prendre d'apprentis : mes machines et mon tableau électrique ne sont pas aux normes, ce qui interdit à un CFA de m’envoyer des élèves. Je conseillerais de passer ensuite par une maison prestigieuse comme Hermès, pour acquérir un savoir-faire de pointe en finitions.
Comment vos clients vous trouvent-ils ?
MC : Je ne suis pas présent sur les réseaux sociaux, c'est surtout le bouche-à-oreille et l'héritage de mon père, qui avait déjà une belle réputation quand j'ai repris l'atelier avec ses outils, ses machines et sa clientèle. Certains me trouvent même via l'intelligence artificielle, qui recommande mon adresse parmi d'autres à Paris.
Comment fixez-vous vos prix ?
MC : Je ne vends pas très cher, sinon je ne pourrais pas travailler. J'explique toujours le prix proposé, la manière dont je vais réparer l'objet, et je le justifie par le temps passé.

Vous souvenez vous, avez-vous eu ou servi des clients illustres ou réparé des pièces marquantes ?
MC : Rien ni personne de particulièrement célèbre, mais j'ai remis en état une sacoche à dépêches en croco Hermès, entièrement démontée puis remontée, un vrai défi. Je pense que ce sera mon dernier gros challenge : vu mon âge, je ne reprends plus ce type de mission.
Combien êtes-vous à exercer ce métier ?
MC : À Paris, peut-être quatre ou cinq ateliers ayant » pignon sur rue » comme le mien, en sus d’artisans qui travaillent chez eux, de manière plus confidentielle. Les grandes maisons, Hermès, Chanel, Vuitton, ont leurs propres ateliers de réparation intégrés. J'ai également travaillé sept ans pour Chloé, et pour Lancel : d'excellents souvenirs.
Après quarante ans de métier, qu'est-ce qui vous passionne encore ?
MC : Le contact avec les clients, et le fait que chaque jour soit différent. Chaque pièce est unique : même un modèle identique aura une fabrication ou une usure différente et nécessiter donc une intervention différente. Le jour où je me dirai « je vais regarder la télé » le matin, ce sera le signal qu'il faut s'arrêter mais pour l'instant, je ne viens jamais travailler à reculons.
Avez-vous pensé à la transmission de l'atelier ?
MC : Si quelqu'un se présente un jour avec de l'expérience en maroquinerie et l'envie de reprendre l'atelier, au moment où je voudrai cesser mon activité, ce sera sans aucun souci
Un mot sur les murs et l'histoire du lieu ?
MC : Les murs appartiennent à ma mère, c'est une affaire familiale. Avant que mon père n’achète cet atelier, il y a 53 ans, c'était une « coop », une épicerie. Le rideau de fer est d'origine, et je l'ouvre encore chaque matin à la manivelle. Il y a aussi un fer à cheval posé par mon père à l'époque, un porte-bonheur.

Comment évitez-vous les impayés et restez-vous à la page, d’un point de vue administratif et comptable ?
MC : Mon père ne prenait jamais d'acompte. Un jour, pour le convaincre, j'ai rassemblé toutes les pièces restées plus de cinq ans sur les étagères : cela représentait environ 10 000 francs de travail jamais récupéré. Ça l'a convaincu. Aujourd'hui, je fais systématiquement régler d'avance en dessous de 60 euros, et je demande 50 % d'acompte au-delà. Résultat : je n'ai presque plus jamais de pièce oubliée.
L’actualité, c’est la prochaine facturation électronique prévue en septembre. Je ne suis pas encore équipé, on commence à se renseigner avec des artisans voisins. On sera obligés d'être inscrits en septembre pour recevoir les factures de nos fournisseurs, mais on ne facturera nous-mêmes qu'en 2027, sans doute.
Photo de couverture, étagère de peaux de Marius © Edouard Jacquinet