Super Bear, le studio d'enregistrement mythique et oublié de la Côte d'Azur
De 1978 à 1986, Kate Bush, Queen, Pink Floyd, David Gilmour et Francis Cabrel enregistrent sur les hauteurs de Grasse, au plus inconnu des studios de légende, la halte préférée des Anglais de génie qui furent nombreux à dormir, dîner et travailler à Berre-les-Alpes.
Damon Metrebian, le fondateur incroyable du studio Super Bear dans le sud de la France, raconte comment tout est né. Une interview exclusive et disponible dans le livre Studios de Légende, secrets et histoires de nos abbey road français.

D’où vient le nom du studio Super Bear ?
Damon Metrebian : Trois mois avant l’ouverture, nous n’avions toujours pas de nom. Les gens du coin l’appelaient Le Cythère (son ancien nom de restaurant). Mon équipe l’appelait « Le Studio », ce qui était mon premier choix. Un jour, j’ai entendu quelqu’un du village qui indiquait l’adresse à un livreur : « Le studio est à super Berre. » Berre se prononce comme le mot anglais « bear » (l’ours), et super, signifie simplement super. J’ai soudain imaginé un ours volant avec une cape portant le logo SB. J’ai pensé que Super Bear était à la fois original, marquant et amusant. Bien sûr, nous ne nous sommes pas servis d’un ours volant pour le logo, mais il est composé d’un SB.
Pourquoi la France ? Et en particulier, Berre dans les Alpes ?
D. M. : Choisir la France était facile. Premièrement, je ne voulais pas m’installer au Royaume-Uni à cause de l’environnement économique incertain créé par le Parti travailliste de James Callaghan. J’étais donc prêt à m’établir à l’étranger. Deuxièmement, la presse britannique rapportait souvent que les musiciens célèbres dont Elton John, Rod Stewart, les Rolling Stones, Pink Floyd, etc., avaient des maisons dans le sud de la France, que l’on surnommait « le terrain de jeux » des riches.
Je me suis donc dit qu’ils aimeraient peut-être aussi enregistrer dans la même région. De toute évidence, j’avais raison ! Le choix de Berre dans les Alpes relève peut-être d’une intervention divine ? En 1977, pendant que j’organisais mon équipe, j’ai demandé à Denis Boulle, un ami qui maîtrise mieux le français que moi, de parcourir la région à la recherche d’un lieu. Il a passé des annonces dans Nice Matin et en février, je suis venu en avion avec Jo, ma fiancée, pour visiter trois sites. Le premier était un château à Saint-Martin-Vésubie, mais c’était austère, et trop loin des plages et de la vie nocturne de la Côte d’Azur. Le deuxième, une villa à Saint-Paul-de-Vence, mais trop petite et trop chère à aménager. Le dernier, un restaurant à Berre, ne faisait que 650 mètres carré, mais la salle à manger avait une hauteur sous plafond de 8 mètres carré et il y avait une possibilité d’extension du lieu. La proximité de la côte et le climat merveilleux étaient parfaits pour permettre aux artistes de se détendre. Par ailleurs, il y avait un étang près du restaurant avec un élevage de truites. J’ai eu la vision d’une piscine à deux niveaux. André Occhirossi, le propriétaire, a achevé de nous convaincre. Il gérait un autre restaurant, Le Cheval Blanc, et nous a invités, Jo et moi, à rencontrer sa charmante famille : Sylvie, sa femme et ses enfants, le petit Marc et Murielle. Je ne sais pas si ce qui a influencé ma décision était lié au fait qu’André ressemblait beaucoup à mon père ou au fait qu’il nous a servi une bouillabaisse épatante, mais quoi qu’il en soit, nous avons conclu l’affaire cet après-midi-là.

Comment ça se passait avec les gens du coin ? Ça leur plaisait d’avoir des superstars à Berre, ou ils n’étaient pas au courant ? J’ai lu que le maire jouait à la pétanque et prenait l’apéro avec les membres de Pink Floyd…
D. M. : Nous ne pouvions pas espérer mieux. Les gens étaient chaleureux, accueillants. Nous avons débarqué à Berre sans avertissement et nous nous sommes mis directement au travail. Les gens ne savaient pas du tout ce qui allait leur tomber dessus ! André Occhirossi, l’ancien propriétaire, m’a présenté à des personnalités clés de Berre dont le maire, Séraphin Deleuse et son fils, Jean-Pierre, qui donne toujours de bons conseils et a un jour prêté sa villa à Freddie Mercury ; Maurice Lavagna, le maire actuel, qui est aussi propriétaire de la plus grosse entreprise de bâtiment de Berre ; Jean-Pierre et Albert Puons, gérants du bar/hôtel/restaurant numéro 1 du village, l’Hôtel des Alpes ; et Joe Baldi, plombier, grâce auquel nous avons chaud l’hiver et un flux d’eau courante normal. Nous avons fait l’effort d’engager des artisans locaux pendant et après les travaux. Beaucoup d’argent est donc passé dans l’économie locale y compris nos taxes professionnelles.
Je n’ai jamais interrogé les gens de Berre, mais d’après les retours que j’ai eus, ils sont fiers de faire partie de la réussite de Super Bear. Leur chaleur et leur générosité ont joué un rôle important. J’ignore s’ils ont pris l’apéro avec les membres des Pink Floyd, mais nos invités apprécient ce que le village a à offrir.
Photo de une : le studio Super Bear – © DR