Declercq et Verrier les derniers passementiers de Paris, de France
Très probablement, vous n’avez jamais entendu parler de l’entreprise Declercq, qui ne vend pas ses produits chez Lidl, mais dans une seule boutique, à Paris. Et partout ailleurs dans le monde. On a demandé à Claude de vous faire un petit résumé.
Qu’est-ce que la passementerie ?
La passementerie, ou l’art de confectionner des rubans... Dans le Pilat, ce savoir-faire complexe était menacé de sombrer dans l’oubli, en même temps que tout un patrimoine industriel textile qui marqua l’histoire du territoire. Un patrimoine immatériel, fait de techniques et de savoirs, mais aussi un patrimoine bâti et des outils – les imposants métiers Jacquard -, auxquels nombre d’habitants sont restés attachés. Pour éviter qu’il ne disparaisse irrémédiablement, le Parc naturel régional s’emploie, depuis 2017, à collecter, à conserver et à revaloriser ce savoir-faire. L’histoire du Pilat est étroitement liée à celle de la filière textile, dont la passementerie fut l’un des fleurons. À partir du XIXe siècle, certains bourgs ruraux se développent presque entièrement autour de cet artisanat. C’est le cas de Jonzieux, un village de 800 âmes où tournaient, après-guerre, plus de 400 métiers à mécanique Jacquard. Les habitants s’équipent à domicile et confectionnent des rubans précieux, finement ouvrés, qu’ils vendent à Lyon ou Saint-Etienne. Cet artisanat façonne jusqu’à l’architecture des maisons : pour abriter ces immenses métiers et faciliter le travail du fil, on y construit des pièces très hautes et lumineuses, bordées de grandes baies vitrées.

Pourquoi Declercq Passementiers est-elle une entreprise unique ?
173 ans d'histoire familiale ininterrompue : fondée en 1852 rue Quincampoix à Paris par Joseph Bertaud, l'entreprise en est aujourd'hui à sa septième génération, dirigée par Jérôme Declercq, avec sa fille Margot appelée à prendre le relais.
Un savoir-faire quasi disparu : à l'origine il existait une soixantaine d'ateliers de passementiers au cœur de Paris ; Declercq est aujourd'hui l'une des dernières maisons à maîtriser l'ensemble de la chaîne (assortisseurs, retordeurs, ourdisseurs, tisseurs).
Fabrication très majoritairement manuelle : 80% de la fabrication se fait entièrement à la main, un niveau d'exigence qui la distingue de la concurrence.
Un patrimoine industriel inestimable : l'entreprise conserve une soixantaine de métiers à tisser dont le plus ancien date de 1830 — métiers à bras, Jacquard à navettes, Verdol — ainsi que 4 500 cartons/modèles qui constituent la mémoire de l'entreprise depuis 1852. Elle possède même le seul métier à tisser le velours encore en état de marche en France.
Label Entreprise du Patrimoine Vivant depuis 2007, renouvelé tous les cinq ans.
Deux ancrages complémentaires : le showroom historique rue Étienne Marcel à Paris, et l'atelier de production à Montreuil-aux-Lions dans l'Aisne, employant 24 salariés dont 18 artisans très expérimentés, certains fidèles depuis trente ou quarante ans.
Rachat de deux maisons prestigieuses : Louvet & Mauny (XVIIIe siècle) en 1972, puis la maison Boudin en 1977, reconnue pour la fabrication de magnifiques passementeries durant la première moitié du XXe siècle.
Les grands chantiers sur lesquels l’entreprise est intervenue
Declercq est systématiquement sollicitée sur les chantiers de restauration patrimoniale les plus exigeants, avec obligation de répliquer à l'identique les éléments décoratifs, sur des chantiers couvrant les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Parmi les réalisations citées :
La chambre de l'impératrice Joséphine à Fontainebleau, la chambre du Roi et de Marie-Antoinette à Versailles, le salon Napoléon III au Louvre.
Le cabinet doré de Versailles, et une restauration au château de Schönbrunn en Autriche.
L'appartement privé de l'Empereur Napoléon Ier au château de Rambouillet, achevé en 2023, en lien avec le Centre des monuments nationaux et le Mobilier national.
Les châteaux de Compiègne, Chantilly, ainsi que Vaux-le-Vicomte.
L'Hôtel de la Marine et l'Opéra Garnier.
Ses clients mythiques
La liste des commanditaires est impressionnante : la Maison Blanche, Buckingham Palace, l'Élysée, l'hôtel Peninsula à Paris, la Frick Collection aux États-Unis, ainsi que le Mobilier national côté institutions françaises. À cela s'ajoutent musées nationaux, décorateurs, tapissiers, et un réseau de plus de 2 000 clients répartis des États-Unis à la Chine, en passant par l'Australie et les pays du Golfe. L'export pèse jusqu'à 60% du chiffre d'affaires en 2021, et le sur-mesure représentait 50% du chiffre d'affaires en 2020.
Les difficultés qu’elle a traversées
Le tableau s'est nettement assombri récemment : en mai 2026, Declercq Passementiers a annoncé traverser des difficultés de trésorerie, malgré des commandes bien présentes. L'entreprise a dû présenter un plan de continuation avant le 20 mai 2026 pour assurer son avenir, et a lancé une cagnotte en ligne pour sauver notamment son métier à tisser le velours, actuellement à l'arrêt.
Les causes évoquées : la crise Covid, les guerres successives, et le contexte économique général qui ont fragilisé la rentabilité. Autre pression citée par Jérôme Declercq : le prix des fils d'or, premier poste de dépense, qui a doublé en deux ans — un matériau fabriqué en France par un doreur, dosé en millièmes de grammes au mètre.
S'y ajoute un défi structurel de transmission des savoir-faire : il faut des années pour former un artisan débutant, une vie d'apprentissage pour devenir assortisseur, retordeur, ourdisseur ou tisseur — un métier que la maison forme elle-même en interne, faute d'école dédiée.
Lire ici la bonne nouvelle : Declercq Passementiers évite la liquidation judiciaire et voit son plan de continuation validé par le TAE.
Photo de une © Edouard Jacquinet.