Gibert, qui va fermer, donne raison à Alain Souchon, 26 ans après Rive Gauche
Des milliers de magasins ferment souvent dans l’indifférence dans de nombreux centres villes. Les difficultés de certaines librairies ou changements de numéro 10 (PDG) dans certaines maisons d’édition font parfois plus de bruit.
Gibert Jeune
On a appris ce matin que les librairies Gibert Jeune vont se placer sous le régime de la sauvegarde, avant un éventuel redressement judiciaire. En 2020, déjà, l’annonce des difficultés de ces boutiques célèbres au Quartier Latin avaient ému dans le monde entier et suscité de nombreuses réactions.
Le Tour du Monde a fermé ses portes le 17 janvier
La libraire qu’on aurait conseillé à Cathy Collart-Geiger de visiter avant sa fermeture.
L’une des librairies les plus mythiques de Paris, située au 9 rue de la Pompe, a fermé ses portes, de façon définitive, le samedi 17 janvier. Jean-Etienne Huret, son animateur et propriétaire, connu de nombreux bibliophiles, est décédé voici plus d’un an ; ses héritiers en ont cédé les murs. L’ex-Tour du Monde avait déjà vendu sa marque, à Alapage. Les derniers livres rares dont des plats illustrés, dont la librairie était spécialisée, ont été cédés à des prix avantageux, lors du dernier jour d’ouverture.
On pouvait ainsi devenir propriétaire de romans d’Emile Zola illustrés par Paul Bonnet, pour la modique somme de 20 euros au lieu de 130, de plats illustrés ou d’ouvrages très rares, les premiers écrits sur la médecine légale ; les affiches anciennes qui ont servi aux publicités de Nicolas (enseigne qui vend du vin) ou de la SNCF étaient également en vente.
Jean-Etienne Huret a créé la librairie au 9 rue de la Pompe, en 1973. Le Tour du Monde en a été la marque et l’enseigne, avant sa cession à Alapage. Signe des temps : c’est un cabinet médical qui prendra la suite, après travaux, du Tour du Monde.

En 2020, émoi mondial à l’annonce des difficultés de Gibert Jeune
4 des 6 magasins Gibert Jeune des 5ème et 6ème arrondissement vont fermer.
Gibert Jeune, créé en 1888, disparait et la France s’émeut mais pas uniquement : du monde entier, d’anciens étudiants qui y ont passé une partie de leur jeunesse ou quelques années ont réagi. En 1888 un ancien professeur de lettres a fondé, quai Saint Michel, un premier magasin spécialisé dans la vente du livre scolaire d’occasion. À sa mort en 1915, ses deux fils lui ont succédé, puis en 1929, Joseph Gibert a ouvert sa propre librairie non loin du magasin historique, dirigé par Régis sous l’enseigne Gibert Jeune. Les deux entreprises ont longtemps été florissantes, notamment grâce à d’autres enseignes sous la même marque en province.
Gibert Jeune, en faillite ou quasi, a été ensuite racheté par Gibert Joseph, sans que les affaires ne deviennent plus florissantes dans le Quartier Latin : le concurrent Boulinier a fermé lui aussi. La tribune d’Eric Anceau publiée (dans le Figaro) et relayée sur Twitter a totalisé plus de 1,5 millions de vues. La Mairie de Paris a indiqué qu’elle allait se porter acquéreur de la libraire Gibert du Quai saint Michel.
Quelques commentaires sélectionnés suite à l’article publié sur le Figaro.fr
« J’ai toujours préféré GJ à la FNAC aseptisée. Bien triste mais de toute façon le Quartier Latin est maintenant habité par des amazoniens qui protestent contre le confinement des libraires où ils ne mettent jamais les pieds. RIP. (Iconic) »
« GJ a depuis des années des problèmes. Il y a eu une grève assez longue. On peut accuser Amazon ou autre mais quid de la gestion et de l’évolution de cette enseigne ? »
« En visitant Montpellier, je suis allé dans leur boutique…vieillotte, personnel désabusé qui n’a pas su s’adapter et à cause de qui camarades ? Et c’est idem à la Fnac qui suit le même chemin même culture d’entreprise. ( 3542180) »
« Le problème est celui de ce que les anglophones appellent la serendipity. Trouver quelque chose d’intéressant et d’utile et qu’on ne cherchait pas (Orthographe 10) »
« Zéro investissement dans les locaux, la présentation des bouquins et la formation du personnel depuis 50 ans, que voulez-vous qu’il advienne ? Et tout ça dans un secteur où le prix est administré c’est-à-dire largement protégé et surévalué »
« Les djeuns n’ont que DEUX mains, l’une pour le téléphone l’autre pour se gratter le C.L. Pas de place pour un livre »
« Les réseaux sociaux donnent la parole à des légions d’idiots qui ne parlaient auparavant que dans les bars après un verre de vin, sans nuire à la communauté. Ils étaient immédiatement réduits au silence alors qu’ils ont désormais le même droit à la parole qu’un lauréat du prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles »
« Pour un parisien, Gibert Jeune, c’était surtout des livres moins chers parce que d’occasion. On allait y vendre et acheter. Seulement eBay permet maintenant au possesseur de le vendre directement à l’acheteur. Plus besoin d’intermédiaire. (Le magicien) »
« Paris est une des dernières capitales à avoir autant de librairies. GJ a des problèmes depuis des années il n’a pas su s’adapter »
L’Ecume des pages reprise en main ?
Février 2026. Félicité Herzog quitte la présidence de la librairie l'Ecume des Pages.
(..) Après de longues années d’une carrière de haut vol au sein du groupe Bolloré, la dirigeante et écrivaine de 57 ans a démissionné discrètement en juin 2025. En février, elle quittait avec davantage de bruit la présidence de la prestigieuse librairie parisienne, propriété du milliardaire breton. A l’origine de cette rupture, son malaise au sein d’une entreprise qu’elle décrit aujourd’hui pétrifiée par l’autoritarisme de son patron et son idéologie ultraconservatrice (..)
C'est ainsi que son départ a été raconté, dans Le Monde. Il semble que la vérité soit un peu différente, racontée par Loic Ducroquet, le directeur de la librairie et quelques autres protagonistes.
en mai 2023 (..) quand ils ont appris que L’Écume des pages était à vendre, une vingtaine d’amis fortunés ( Guillaume Houzé, Grégoire Chertok, Frédéric Jousset, Marc Ménasé, David Frèches etc) se sont mis en tête de racheter la mythique librairie de la rive Gauche, pour éviter de la voir tomber dans l’escarcelle du premier tycoon venu. C’était sans compter sur un invité surprise, Yannick Bolloré. Ce dernier va doubler sur le poteau le club des traumatisés de la Hune, une autre célèbre librairie que Quartier Latin qui a été cédée en 2015. Il signe un chèque de 4,5 millions d'euros, doublant au passage le club évoqué, qui en avait proposé 4 millions d'euros.
Sous la plume de Lisa Vignoli, Vanity Fair racontait l'histoire en détail, ainsi que la « trahison » de Félicité Herzog, ou présentée comme telle par les putschistes.
Le licenciement d'un éditeur et l'assureur militant
Ces dernières semaines, pendant quelques jours, la France médiatique s'est quasi arrêtée, après l'annonce du licenciement d'Olivier Nora, l'ex-patron de Grasset. Le grand capitalisme mettait au rebut un éditeur génial, normalien, plutôt bien payé, semble-t-il, mais dont l'efficacité et la contribution à l'équilibre financier de Grasset n'ont pas semblé évidentes à son actionnaire principal. Les tribunes se sont succédées, les révélations dans le JDD, les boucles WhatsApp ont chauffé. Chez Goodyear, Stellantis, Vencorex, Arkema etc, des milliers de salariés-qui n'ont souvent pas démérité sont licenciés- car le vent a tourné et que des actionnaires l'ont décidé.
Que Joseph Gibert trépasse ou pas, in fine, la Rive gauche n'a pas tout vu disparaitre. Des révolutionnaires, nombreux à passer des commandes sur Amazon, leurs repas sur feu Frichti ou Uber Eats, rémunérés parfois à de hauts postes dans des foncières immobilières ou dans des banques d'affaires, se griment en Che Guevara entre deux cafés au Flore. Ils se trahissent les uns les autres, s'acoquinent, selon leurs intérêts du jour. Parfois, ils publient dans le Monde des tribunes indiquant que le Medef et le patronat ne doit pas dialoguer avec le 1er parti de France par ses intentions de vote. Ce qu'a fait récemment le dirigeant de la MAIF, l'assureur militant, Pascal Demurger, en parlant du RN.
Il y aurait donc des commerces qui ne méritent pas de mourir et dont la survie doit être assurée, comme l'indique Anouch Toranian, l'émissaire envoyé comme à chaque fois par la Mairie de Paris (l'adjointe a pris la parole hier, au sujet de l'institution que représente Joseph Gibert), il y aurait des partis et des électeurs qui doivent être ostracisés, bientôt des assurés qu'il ne faut plus assurer ? Des PDG non licenciables ?

Tu ne fais pas assez vieux
En 1987, l'un des plus grands libraires d'art du monde, qui fournissait en livres rares les couturiers, des amateurs, avait les moyens de disposer d'une belle boutique, au 29 avenue Matignon, avec une large devanture. Pour ses nombreux clients, japonais, français, américains, il partait à la recherche de livres épuisés, uniques, qu'il leur cédait ensuite à prix élevés. La loi Lang ne s'imposait pas sur ce type de livres. Soucieux de leur assurer un service complet et personnalisé, il allait chercher ses riches clients à Orly, à Roissy, à leur descente d'avions. C'était le travail, en sus de celui de libraire, pour lequel il recherchait un collaborateur. Jeune ex-libraire, j'ai failli à l'époque être engagé chez lui. L'embauche ne s'est pas conclue : « Manuel, tu fais trop jeune. Les clients japonais ne considèreront jamais avec sérieux un homme de moins de quarante ans ».
Jullien Cornic a disparu de l'avenue Matignon. Il n'existe quasiment plus de trace de sa librairie. J'ai appris de mes années de commerçant libraire.. que le marché commande.. Et que les passeurs de livres trouvent toujours un recoin pour aller fourguer leur marchandise à ceux qui en compris la saveur.
Olivier, Grégoire, Pascal, David, Anouch, ne nous indiquez pas quel livre lire, pour qui voter, où il convient de se rendre pour acheter la marchandise dont nous avons envie. La cliente de Lidl, la lectrice de New Romance, l'amateur de Michel Sardou sont aussi respectables que le connaisseur d'Hanna Arendt ou de Laurent Mauvignier. La vérité, c'est que Gibert Jeune ne peut plus assumer, comme des centaines de librairies, les charges de loyer, de personnel et a muté avec lenteur. Momox, Recyclivres, la Bourse aux Livres, Rakuten sont des concurrents digitaux, bien positionnés. C'est une loi, dure et violente, de l'économie moderne. Ce soir, selon la décision du Tribunal des affaires économiques, on saura si un délai est accordé à l'enseigne qui dispose encore de 16 magasins et emploie quelques 500 collaborateurs.
Dans le même quartier, des libraires résistent, avec des positionnements hardis parfois.


Toujours ouverts, refusant de vendre Annie Ernaux, accueillant des ex-détenus..
Dirigée par Hubert Bouccara, la Rose de Java est et demeure ouverte.
Rive droite, Lamartine est vivace et organise des dédicaces qui attirent des milliers de lecteurs, des centaines de journalistes, lorsque c'est un ex-Président sorti de prison qui anime l'évènement.
Le 21 mai, la petite fille d'un grand commerçant viendra témoigner et dédicacer son livre, consacré à Gérard Mulliez, le fondateur d'Auchan.
NB: Rive gauche est une chanson d'Alain Souchon, sortie en 1999 et qui évoque, avec une certaine nostalgie, la mutation de la rive Gauche, des commerces et lieux célèbres et culturels.
Manuel Jacquinet.