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Angélique Kidjo enregistre au Studio Johanna. Du Bénin à Bagnolet, 1981

Publié le 06 mai 2026 à 13:00 par Magazine En-Contact
Angélique Kidjo enregistre au Studio Johanna. Du Bénin à Bagnolet, 1981

Dans les années 80, de nombreux artistes d'origine africaine se rendent en banlieue parisienne pour enregistrer leurs premiers disques. Ils ne peuvent assumer les tarifs de location de Ferber, de Pathé-Marconi, du Studio de la Grande-Armée, de Mega, tous ces studios de légende. Angélique Kidjo se souvient, du studio Johanna à Bagnolet et Pierre Braner, du studio Harry Son, à Pantin. 

En banlieue, on peut se garer et enregistrer la nuit, pour des tarifs adaptés, on fait des rencontres avec des musiciens issus de différents continents. La World Music a dû son essor également à la rencontre improbable entre des musiciens venus des Caraïbes, du conservatoire, qui se retrouvaient par hasard en studio.

Pochette du premier album d'Angélique Kidjo, Pretty, enregistré au Studio Johanna en 1981 © DR
Pochette du premier album d'Angélique Kidjo, Pretty, enregistré au Studio Johanna en 1981 © DR

En 1981, Angélique Kidjo, qui n'est pas encore une star, enregistre Pretty, au Studio Johanna

La semaine du 30 avril, la « Reine de la musique africaine » a accordé un entretien à Paris Match, mené par Benjamin Locoge. En voici un court extrait dans lequel la chanteuse revient sur ses premières séances d'enregistrement : 

« Mon premier album, “Pretty”, était sorti au Bénin en 1981. Pour l'enregistrer, j'avais fait un aller-retour en deux jours à Paris. J'étais arrivée à 8 heures, j'avais fait toutes les voix toute seule jusqu'à 2 heures et repris l'avion dans la foulée. Le gouvernement communiste m'avait accordé une permission exceptionnelle de sortie. Mais c'est de là que vient ma détestation du studio. Chanter face à des machines, franchement… Le truc, c'est que j'ai commencé à avoir du succès dans mon pays, puis au Togo, où j'ai donné un concert produit par mon père. Donc ma voix commençait à être entendue. Ce n'était pas forcément bien vu. Le gouvernement imposait aux artistes d'écrire des chansons sur son idéologie. Très vite, j'ai compris que je n'en étais pas capable. Mes parents m'ont demandé de patienter un an afin de rassembler l'argent pour que je puisse partir en France. Il n'y avait pas besoin de visa, à l'époque, pour venir… J'ai profité du mariage d'une cousine pour prendre la poudre d'escampette, le 11 septembre 1983. »

La chanteuse béninoise ne le précise pas mais c'est au Studio Johanna qu'elle enregistre ce jour-là.

Jacob Devarieux (Kassav') et Gabriel Nahas, au Studio Johanna

« J'adorais la musique antillaise et africaine, beaucoup plus festive que la variété française », se souvient Gabriel Nahas… L'adresse de Johanna, il est bien le seul à s'en souvenir encore, même s'il a quitté ensuite le studio pour d'autres consoles. À Bagnolet, au début des années 80, lui et Jacob Devarieux (Kassav') vont mettre en boîte quelques-uns des disques les plus fameux de musique antillaise et africaine. Et plus tard, à Marcadet.

Depuis Cannes, où il continue d'officier, Gabriel a remué la boîte de souvenirs et s'énerve gentiment : on lui a piqué son poster de Prince signé par le Kid ! « Studio Johanna, à Bagnolet au 64, rue Sadi Carnot. Le studio a été créé par trois grands personnages, mais en fait ils étaient quatre. La société s'appelait KJDD. K pour Benoît Kaufman ; J pour Jérôme, je ne me souviens plus de son nom de famille ; et un des D pour Jean-Claude Dubois, qui a monté le studio de la Grande Armée. Ils étaient associés et quand je suis arrivé là, milieu 79, Benoît Kaufman et Michel Cron étaient les deux personnes qui s'en occupaient. Benoît est un grand arrangeur, un peu de la même lignée que Jean-Claude Petit. Et il y avait Michel Cron, premier violon à l'Opéra de Paris. Pour le deuxième D, je ne me rappelle plus qui il désignait. Quand j'arrive là-dedans, j'ai 17-18 ans ; en fait, j'ai un peu poussé la porte pour qu'ils me prennent. J'ai été assistant pendant un an et ils ont monté une deuxième cabine. Entre temps, je suis parti aux États-Unis. À mon retour, cette cabine était prête, alors j'ai poussé des coudes pour obtenir la place d'ingénieur maison. Au début, j'ai tout appris en faisant de la musique au kilomètre. Ça a duré pendant quelques mois et je suis devenu copain avec Jacob Devarieux qui était venu enregistrer une fois dans le Studio A. Jacob est venu faire les premiers Kassav' avec moi et ça m'a amené toute la communauté africaine. Jacob faisait déjà des arrangements pour eux, et je me suis retrouvé d'un coup à faire tous les artistes camerounais de l'époque, tant et si bien qu'ils m'ont invité pendant un an au Cameroun pour enregistrer un album, grâce à Manu Dibango : Les Fleurs musicales du Cameroun. J'étais le seul à connaître tout le répertoire musical du Cameroun »

VINYL 45 T laurent voulzy le soleil donne 1988
Le soleil donne, Laurent Voulzy, 1988.

Comment rencontrez-vous Jacob Devarieux exactement ? « Eh bien c'était la première séance à Johanna, dans le Studio A. Ça n'intéressait pas trop les ingés de l'époque de faire de la musique antillaise et africaine, or moi je tripais là-dessus. Jacob voulait vraiment apprendre les techniques d'enregistrement, il venait donc très souvent au studio m'assister. Il voulait comprendre comment fonctionne un studio. Je lui ai donc proposé de m'assister le plus souvent possible et de se relayer sur des séances, notamment quand j'avais besoin de souffler et c'est comme ça qu'on a tout géré. Ça lui a permis je crois de faire évoluer la musique antillaise. Jacob s'est imprégné avec moi des musiques africaines et il a du coup su adapter la musique antillaise avec quelques rythmes africains en 6/8. »

Johanna, c'est un drôle de nom pour un studio ? C'est le nom de la fille de Benoît Kaufman. Lui était musicien des Chaussettes Noires. Ils étaient amis avec Dubois et ils se sont donc associés pour faire ce studio-là, où je suis resté pendant deux ou trois ans, après 79. Je suis devenu freelance ensuite et j'ai commencé à Marcadet. »

Steve Forward © Edouard Jacquinet
Steve Forward © Edouard Jacquinet

Le soleil donne, à Marcadet ? « Je commence rue Marcadet mais très vite cap sur La Plaine Saint-Denis où Georges s’est installé ; à l’époque Marcadet avait une API et je travaillais là-dessus. Ils ont décidé de changer de console et de mettre une SSL. Et donc, j’ai eu la chance de faire partie des quelques ingénieurs du son français à avoir eu une SSL entre les pattes, et qui savaient la faire fonctionner, à l’époque. Le bon jour au bon endroit au bon moment quoi. Fort de l’élan que les Africains et Antillais m’avaient donné, j’ai alors basculé un peu plus vers le rock français avec l’équipe de Bashung, etc. Je travaillais donc un peu pour les Antillais et un peu pour les rock’n rolleux français. J’ai connu Steve Forward que j’ai présenté à Marcadet. J’ai senti que ce mec avait du talent et j’ai dit à Blumenfeld : Attends, regarde ce mec-là, c’est une tuerie ce qu’il fait. Il avait des capacités musicales et rythmiques hors du commun. Je lui ai donc passé quelques clients, notamment Diane Tell. Et Laurent Voulzy, un jour, vient également à Marcadet ; je n’étais pas libre et lui propose alors de prendre Steve Forward, qui a du coup fait Voulzy et notamment le tube Le soleil donne. Et j’avoue sincèrement que je ne serais pas arrivé à la cheville de ce qu’il a fait avec ce titre. »

Quand débute la mutation vers le digital et les révolutions que ceci va provoquer ? 

« Dans la première moitié des années 90. Même si le digital était déjà en place, dès 1985. On avait les 32-pistes digitaux, des 3M, les premières SSL, ce qui a un peu tout révolutionné et les ATARI, les home studios et ça a commencé à élaguer comme ça. »

Kowalski vous a piqué un poster, non ? « Je vais vous raconter une anecdote qui me tient à cœur. Les Anglais m’appellent un samedi soir pour me dire : “ Prince arrive à Paris ; il reste pendant une semaine et désire un studio installé de telle manière et ils me donnent tout le set-up en me disant : on a besoin de ça pour lundi matin ”. J’appelle alors Guillaume Tell : “ Y'a Prince qui vient à Paris, est ce que tu peux me louer le studio pendant une semaine ? – Ah non je ne peux pas, j’ai que trois jours. ” »…

Studio Harry Son, Pantin © Edouard Jacquinet
Studio Harry Son, Pantin © Edouard Jacquinet

« À Paris, si tu joues et si tu vends des disques d’accordéoniste, t’es un plouc »

Pierre Braner :  « Dans le milieu, il y a des gens qui ont dit : « Harry Son ? c’est un studio de merde pour les accordéonistes », mais c’est du parisianisme un peu bête. Je vais vous dire un truc, que j’ai constaté lors de ma carrière. A Paris, et c’est vrai uniquement à Paris, si tu joues et si tu vends des disques d’accordéoniste, t’es un plouc. Mais à cent kilomètres de Paris, quand tu annonces la même chose, tout de suite, ton interlocuteur sort la bouteille de vin et son œil s’allume : tu l’intéresses, t’es même d’un seul coup son meilleur copain ! Il est même beaucoup plus impressionné que tu aies enregistré André Verchuren, Yvette Horner, Louis Corchia et les autres, plutôt que Johnny et compagnie. Moi, ce que j’ai essayé de faire, d’un point de vue marketing, c’est de créer, on va dire comme « le studio de la ligue 2 » pour les maisons de disques. Petit retour en arrière : dans les années 80-90, nos grands clients, ceux qui font vivre les studios, ce sont les maisons de disques, qui ont des dizaines d’artistes dont ceux qui cartonnent, Sardou par exemple, il ne vend jamais moins d’un million de disques à chaque album, mais derrière, il y a des dizaines d’artistes moins connus qui vendent pas mal. Donc, les maisons de disques veillent à investir sur les plus doués, les prometteurs qu’ils dénichent et produisent. Comme au foot, ils ont une équipe 2, de jeunes en devenir, et pour ceux-là, c’est parfait de disposer d’un studio bien équipé et qui pratique des tarifs un peu moins onéreux que Davout, les studios de La Grande Armée, Méga ou Guillaume Tell. Ça ne nous a pas empêché d’enregistrer Les Forbans qui ont dépassé au hit-parade et en vente de disques Jean-Jacques Goldman, avec Chante Chante. Devancer Goldman dans les années 90, ce n’est pas arrivé à beaucoup ! »

C'est ce qu'a confié Pierre Braner lors de son entretien pour le livre Studios de Légende, Secrets et histoires de nos Abbey Road Français. Pierre Braner, ingénieur du son maison au studio Harry Son, a quitté un jour sa Belgique natale pour rejoindre le Studio 92. Il construira finalement, avec Harry Williams, fils d’André Verchuren, les studios Harry Son où pendant vingt-sept ans, il enregistrera les Gypsy Kings, Johnny, Yves Duteil, les Forbans, Michel Delpech, Francis Lalanne, Serge Reggiani, Annie Cordy et de nombreux autres artistes.
 

Ils nous ont quittés 

Depuis la réalisation de ces interviews, pour l'édition du livre évoqué ci-dessus, un certain nombre de protagonistes sont décédés, tels Jacob Devarieux ou Bill Akwa Bétotè. Merci à eux qui nous avaient apporté des éclairages, des photos ou des témoignages uniques.
 

Livre Studios de légende, secrets et histoires de nos abbey road français

 

 

 

Studios de légende, secrets et histoires de nos Abbey Road français

Beau livre enrichi avec des photos exclusives. 352 Pages. Poids : 1,3kg !
Edité par Malpaso-Radio Caroline Média.
45 euros

Photo de une : Franco Luambo Makiadi au Studio Johanna © Bill Akwa Bétotè

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